jeudi 28 janvier 2010

L'Afrique au secours de Haïti


Plusieurs pays africains, malgré leur pauvreté, offrent leur aide à Haïti.

Le malheur qui frappe les Haïtiens, pour majorité des descendants d'esclaves noirs, a inspiré un élan de générosité sans précédent à travers l'Afrique. La République démocratique du Congo, un pays qui reçoit lui-même une aide substantielle, a promis 2,5 millions de dollars d'aide d'urgence à Haïti.

La Côte d'Ivoire, dont le président Laurent Gbagbo s'est dit «profondément touché», va donner 1 million de dollars. L'Afrique du Sud, terre d'accueil de l'ancien président haïtien Jean-Bertrand Aristide, a très vite envoyé deux équipes, l'une de 40 secouristes avec 10 tonnes de matériel, l'autre de médecins légistes, pour aider à l'identification des corps.

Le Liberia et la Sierra Leone, qui se relèvent à peine de leurs guerres civiles, ont respectivement annoncé des dons de 50.000 et 100.000 dollars. Le Rwanda, dévasté par un génocide en 1994, s'est lui aussi engagé à hauteur de 100.000 dollars. Abdoulaye Wade, le président du Sénégal, a d'abord promis, le 16 janvier, 500.000 dollars à Haïti - le même montant que le Tchad. Cette «aide symbolique», selon les propres termes du chef de l'État sénégalais, est ensuite passée à 1 million de dollars - le même niveau que la Côte d'Ivoire.
Wade offre une région entière du Sénégal

Le beau geste a été assorti d'une promesse de «rapatriement» en Afrique des Haïtiens qui le souhaitent, avec dons de terres au Sénégal, voire une région entière, si le mouvement de retour s'avérait massif. Dakar, la capitale sénégalaise, compte depuis plusieurs années une petite communauté haïtienne bien intégrée.

La promesse présidentielle n'en a pas moins déclenché une vive polémique au Sénégal, un pays dont les problèmes sociaux poussent depuis des années la jeunesse à émigrer en Europe et aux États-Unis. Si un groupe de 25 Haïtiens s'est déclaré intéressé par l'offre de Wade, celle-ci a été critiquée sur les ondes de RFI par l'écrivain haïtien Eric Sauray.

«L'Afrique est une terre d'imagination pour les Haïtiens, pas de recours», a expliqué l'auteur, évoquant la possibilité d'un «second échec» pour ceux qui sont prêts à «faire le chemin à l'envers, après l'avoir fait par bateau en tant qu'esclaves».
Téléthon au Bénin

Au Bénin, l'un des probables pays d'origine des Haïtiens, un téléthon sera organisé pour leur venir en aide. Les Haïtiens se considèrent souvent comme des «Béninois», a rappelé Mamatou Bio-Djossou, la ministre béninoise de la Solidarité nationale, à cause de la ressemblance de leur rites vaudous avec les cultes animistes des pays du Golfe de Guinée (Ghana, Togo, Bénin et Nigeria).

Au final, l'apport africain ne représentera qu'une petite part des 575 millions de dollars demandés par les Nations unies pour l'aide d'urgence à Haïti. L'effort de ces pays pauvres n'en reste pas moins louable.

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Le vodou n'est pas responsable du tremblement de terre à Haïti



africultures.com - Suite à l'article de Didier Gondola publié sur le site d'Africultures le 19 janvier 2010 ([cf]), Dianne Diakité enseignante au département religion de l'Emory University à Atlanta, revient sur les propos du pasteur américain Pat Robertson mis en perspective avec le vodou.

Alors qu'un nombre croissant de chercheurs et de lecteurs commencent à revaloriser les cultures religieuses africaines et à reconnaître leur importante contribution aux sociétés de la diaspora, Pat Robertson a ajouté un chapitre sinistre à la fascination de l'Amérique pour le "problème d'Haïti."
Dans cette dernière fiction, déguisée en révélation, Robertson déclare, " il s'est passé quelque chose à Haïti il y a longtemps ". Ce " quelque chose " n'est rien d'autre que l'héritage du vodou. Le tremblement de terre d'Haïti, un événement terrible dans l'histoire de cette île, est exploité par Robertson et la légion de soi-disant chrétiens qui soutient son ministère. Il leur fournit une tribune, une de plus, pour caractériser Haïti comme une nation honnie, destinée à succomber au malheur, un désastre à la suite de l'autre ; une nation sous la malédiction divine ou démoniaque.

L'héritage religieux africain

Il est indispensable de remettre les pendules à l'heure. Les formations étatiques et les sociétés lignagères en Afrique possédaient chacune leurs croyances, pratiques et institutions religieuses bien avant l'arrivée du judaïsme, de l'islam et du christianisme. Le vodou en faisait partie, un terme à usages infinis et multiples, connoté par une pluralité transcendantale qui inclut aussi bien " dieu ", " esprit " et " mystère ". Il s'agit donc d'une religion qui ne doit en aucun cas être assimilée à un culte démoniaque.
Aujourd'hui, il suffit de consulter les ouvrages en la matière pour se rendre compte que le vodou est considéré par les chercheurs sérieux comme une tradition historique et contemporaine appartenant à l'Afrique de l'ouest et à Haïti. L'héritage du vodou lie ensemble Haïti, le Bénin, le Togo et le Ghana à travers plusieurs éléments culturels parmi lesquels il faut inclure des cosmologies, philosophies, langues, thérapies médicales, habitudes culinaires, rites de passage, valeurs éthiques, normes esthétiques, conventions artistiques et technologies qui procurent à plusieurs communautés une identité commune et une grammaire théologique indispensable à leurs sociétés. Cet héritage leur a permis de transmettre leur humanité de génération en génération.

Le commerce négrier, une entreprise divine ou diabolique ?

Il est vrai que dans l'ensemble les Américains ne comprennent pas grand-chose aux croyances et aux pratiques vodou. On reste songeur et plus que perplexe en écoutant les affabulations de Robertson sur la descente en enfer d'Haïti. Est-ce à l'aune de ses propos qu'il faut saisir la nature du Dieu chrétien ? Où donc se trouvait ce Dieu lorsque les patriotes haïtiens et les défendeurs des libertés de l'homme auraient " signé un pacte avec le diable " ?
Quelque chose de sinistre est à l'œuvre lorsque à un dieu plein d'amour, juste et exerçant un pouvoir sur l'histoire de l'humanité, l'on attribue allègrement la paternité d'un projet social et historique aussi asymétriquement épouvantable que la traite négrière et, son corollaire, l'économie esclavagiste des Antilles et des Amériques. Si un tel esclavage racial exprimait la bonté de la nature de Dieu, alors comment comprendre la nature du diable dans ce schéma théologique ?
Robertson dirait que le combat multiséculaire d'Haïti pour retrouver son indépendance, sa souveraineté et sa dignité n'a été rien d'autre qu'un projet démoniaque. Cependant, il aurait été impensable pour les esclaves africains de Saint-Domingue d'embrasser le caractère divin du Dieu chrétien de leur colonisateur. La distinction établie par l'élite coloniale entre le divin et le malin, dans le panthéon chrétien, ne pouvait être comprise par les esclaves africains que comme une seule et même force diabolique.

Prières de protection

Bien que les détails concernant le rôle galvanisant que les traditions vodou ont joué pour les combattants de la liberté durant la période révolutionnaire en Haïti semblent incertains et hypothétiques, il ne doit plus exister de doute quant à la nature du vodou. Pat Robertson s'inspire de la même chimère qui a poussé ses prédécesseurs chrétiens, blancs et racistes, à ternir la révolution haïtienne dès sa naissance. Cependant, rebaptiser l'ensemble des pratiques vodou de " diabolique " nous rappelle qu'aujourd'hui en Amérique du Nord rien n'a changé depuis le temps où les maîtres esclavagistes renommaient des êtres humains qu'ils croyaient posséder.
Aujourd'hui, les missionnaires blancs qui se prétendent chrétiens ont conservé le pouvoir de définir les civilisations africaines. Sous leur influence, certains chrétiens des Caraïbes et d'Afrique vont jusqu'à vilipender les pratiques et les croyances africaines anciennes. Plusieurs générations après l'abolition de l'esclavage dans les Caraïbes et aux États-Unis, M. Robertson et ses acolytes s'évertuent à crucifier Haïti une fois de plus.
Pat Robertson n'a pas seulement dans son camp des blancs racistes, mais également certains Haïtiens qui se disent " chrétiens nés de nouveau " et qui, pourtant, participent à ce rituel macabre. Bien qu'ils soient déterminés à interpréter le religieux vodou, à l'instar de la cérémonie légendaire du Bois Caïman, comme une alliance avec le diable, la plupart des Haïtiens n'ont pas besoin d'une vision étrangère pour comprendre leur propre histoire et leur propre héritage religieux. Bois Caïman représente, parmi tant d'autres, un moment religieux où la communauté des dieux vodou a répondu aux prières des Haïtiens et leur a offert protection et conseils dans leur combat pour libérer l'île de l'esclavage et de la colonisation des Français.
Dans toutes les religions, les dieux sont sollicités pour secourir les fidèles en temps de guerre et de paix, de tragédie et de célébration. Le vodou en cela n'est pas différent des autres religions.

Les prêtres et les prêtresses vodous étaient les premiers secouristes

Il est probablement futile et inutile d'essayer d'apaiser les anxiétés que l'Occident a générées à l'égard de l'héritage du vodou dans la région, et sa confusion avec de mythiques pratiques diaboliques. Cependant, en réaction aux propos de Robertson, plusieurs personnes avisées n'ont pu s'en empêcher. Aussi ont-elles essayé de convaincre le public que les Haïtiens sont, de manière générale, des chrétiens dociles et loyaux. Les Haïtiens, il est vrai, se considèrent chrétiens dans leur grande majorité. Mais il convient de noter qu'adopter la religion du maître a épargné aux esclaves et aux colonisés de nombreux abus (infligés aux esclaves récalcitrants) et leur a conféré certains privilèges.
Présenté ainsi, on peut voir poindre la peur que derrière les scènes où l'on voit les survivants du tremblement de terre chanter paisiblement des chants chrétiens dans les rues de Port-au-Prince se cachent des cérémonies " voodoo " dont le barbarisme est prêt à surgir à tout moment. Voilà pourquoi les prêtres et les prêtresses vodou qui, les premiers, ont apporté un secours médical aux victimes affluant dans leurs temples à la suite de la première secousse, n'ont pas fait la une des médias américains cherchant les héros et les héroïnes venus d'ailleurs, venus dans cette île accablée secourir des Haïtiens victimes, passifs et condamnés à l'incapacité à se prendre en charge eux-mêmes.
Qu'ils pratiquent le vodou ou qu'ils soient affiliés conjointement à un temple vodou ou à une église chrétienne, les millions d'Haïtiens dont les vies ont été façonnées par le vodou n'apparaissent nulle part tant la peur du " voodoo ", un " Voodoo " créé de toutes pièces par l'Amérique, contribue à rassurer le monde entier de l'identité chrétienne d'Haïti.
En dépit de son caractère chrétien, l'identité d'Haïti, si tant est qu'elle existe, a été nourrie par une tradition vodou qu'il est important de séparer de la culture " voodoo " construite par l'Occident sous des traits grossiers et caricaturaux. Sans nier l'existence de ces deux traditions, il est important que le public ne les confonde pas car elles sont mutuellement exclusives et distinctes.
Pour ceux qui veulent faire la part des choses, il existe une littérature abondante et florissante sur le sujet qui fournit des informations scientifiques fiables sur la tradition vodou en Haïti et ses fondements ouest africains. Elle doit être consultée pour éviter l'écueil des contresens et contre-vérités qui depuis des siècles passent pour un évangile.

Corps du Christ, corps d'esclaves

Le " voodoo " popularisé en Amérique, et brandit par Pat Robertson comme un épouvantail, dénote en réalité une mise à l'index de l'héritage chrétien de l'Amérique. Il ne faut y voir qu'une sordide effigie du corps de Christ en Occident tel qu'elle a stigmatisé les corps commodifiés des esclaves africains. Cela fait partie d'un registre où se sont accumulées les expressions les plus répandues de la culture chrétienne occidentale depuis que celle-ci a fait irruption et intrusion dans l'univers des captifs africains et de leurs descendants. Cette histoire commence au XVe siècle, au moment où les premières chapelles sont érigées à Elmina, à Cape Coast, à Ouida, à Gorée et dans d'autres forteresses le long de la côte atlantique de l'Afrique. Elle se poursuit dans la diaspora où, plus que jamais, le christianisme sert de garde-chiourme au complexe esclavagiste.
Il faut finalement se ranger de l'avis de M. Robertson qu'il " s'est passé quelque chose à Haïti et que personne ne veut en parler ". Les esclaves africains ont recouvré et clamé leur humanité, leur liberté religieuse et leur souveraineté politique. Depuis ce temps, l'Occident, courroucé, a déchainé sur Haïti un " tremblement de terre ", l'un à la suite de l'autre.

Dianne Diakité
(Traduit de l'anglais par Ch. Didier Gondola)
Mercredi 27 Janvier 2010
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Les enfants volés d’Haïti


Il est des peuples qui sont nés pour souffrir de la tyrannie des hommes. L’histoire du calvaire du peuple haïtien a commencé avec la conquête du monde par l’Occident chrétien. Lorsque Christophe Colomb accosta pour la première fois le 5 décembre 1492 en Haïti, l’île comptait probablement plusieurs centaines de milliers d’habitants En moins de vingt-cinq ans, les populations indiennes furent décimées par la brutalité de l’esclavage et les maladies importées par les conquérants. La majeure partie des esclaves noirs qui ont été transportés d’Afrique. La traite fut autorisée en 1517 par Charles Quint. Les Espagnols concentrèrent leurs efforts dans la partie orientale de l’île qui recelait encore un peu d’or et abandonnèrent l’ouest. La France ne fut pas en reste, sous l’impulsion de Colbert, Bertrand d’Ogeron est nommé en 1665 pour gérer la colonie. C’est en 1685 que fut édicté le Code noir, une ordonnance de Louis XIV destinée à réglementer le régime de l’esclavage.La révolte des Noirs débuta en août 1791 sous la conduite de leurs chefs. Toussaint Louverture défia Bonaparte qui décida alors l’envoi de l’Expédition de Saint-Domingue, pour y rétablir l’esclavage. Le 7 juin 1802, Toussaint Louverture est arrêté. Louverture est déporté en France, interné au fort de Joux, il mourra des rigueurs du climat et de malnutrition le 7 avril 1803 (..) Bien plus tard, les Américains décidèrent d’occuper militairement Haïti, notamment pour défendre les intérêts de la banque d’affaires américaine Kuhn, Loeb & co. Le 28 juillet 1915 pour occuper le pays jusqu’en 1934. Une nouvelle ingérence occidentale le 29 septembre 1991, Jean- Baptiste Aristide est renversé par une junte militaire dirigée par le général Raoul Cédras, aidé par la CIA et le gouvernement de George Bush. Rétabli par Clinton, il fut destitué par George Bush fils le 29 février 2004 sous la pression de militaires français et de marines américains, avant-garde d’une force internationale envoyée par l’ONU pour ramener l’ordre dans la capitale, la Minustah.

La double mémoire de la France
On le constate, la première République noire n’a jamais été laissé en paix, ballottée entre la pax americana et les Lumières françaises, elle se cherche depuis 206 ans. Pour Louis Cabanes: Le séisme haïtien a un triste mérite: soulever la question de la blessure coloniale française. La mémoire coloniale de la France a toujours été double: la légende «dorée» de l’épopée coloniale, (..) à connotation raciste à peine voilée, d’une part; les drames de la décolonisation et de ses guerres longtemps non reconnues comme telles, avec leurs massacres, tortures et traumatismes pour les populations, colonisés comme colonisateurs contraints à un retour vers une métropole presque toujours devenue terre étrangère, d’autre part.[...] Deux siècles après la rupture irréversible entre Haïti et son ancienne métropole, la fracture n’est toujours pas ressoudée et la mémoire française peine à faire place, dans son vaste patrimoine postcolonial, en Haïti. (...) Le constat reste sévère: la fracture coloniale (..) a pris naissance avec la réaction de Paris face à la rupture unilatérale de 1804. Et elle demeure ouverte depuis maintenant deux siècles.(1)
On comprend, alors, la réaction d’exaspération des Haïtiens à la vue de cette nouvelle «réoccupation» sous couvert d’humanitaire. Les Etats-Unis ont décidé unilatéralement, sans consultation des Nations unies, de s’installer en Haïti. Même l’Europe décide d’envoyer des troupes.. «Pour Berthony Dupont, le peuple haïtien doit prendre la reconstruction du pays en main», exhorte l’éditorialiste de l’hebdomadaire Haïti Liberté. Il dénonce d’une façon très virulente l’hypocrisie des pays occidentaux, qui, selon lui, continuent de coloniser insidieusement l’île. (...) «Il est important de nous organiser, écrit-il, d’engager consciemment et résolument une entreprise historique qui soit une urgence du quotidien pour changer l’avenir du pays. Nous ne sommes pas un "peuple objet", qui n’arrive pas à penser, à s’organiser, voire à diriger son destin national. Une telle perspective est plus que jamais à l’ordre du jour depuis la terrible tragédie qui vient de frapper le pays (le 12 janvier 2010). Nous qui, par nos actes passés, avons montré que nous ne voulions plus être des esclaves des nouveaux colons, nous devrons nous rallier autour des forces progressistes révolutionnaires du pays, même quand elles sont embryonnaires.»
«Haïti vient de compter deux cent six années d’indépendance, et le pays continue à souffrir de tous les maux de l’esclavage et du colonialisme, à la suite de la domination brutale et insidieuse des pays impérialistes. Il est clair que la présence de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti [Minustah] depuis le coup d’Etat de 2004 est là pour rassurer les capitalistes, notamment les Etats-Unis, bastion et principale force du colonialisme contemporain. (...) Les manifestations du 28 juillet 2009 contre l’occupation du pays, celle du 1er janvier 2010 et l’organisation d’une assemblée populaire le 10 janvier 2010, sont des preuves que le peuple haïtien n’est pas un peuple objet. (...) L’horreur - et l’étendue de la destruction sismique - est insupportable, révoltante. Le peuple haïtien, qui a tant souffert ces six dernières années de l’inconscience et de la cupidité de ses dirigeants, ne méritait pas un tel cataclysme. Il va falloir reconstruire, physiquement, une capitale, si ce n’est une bonne partie du pays. Il nous faudra alors énormément de courage et de volonté pour surmonter cette cruelle adversité d’autant que les pays capitalistes exploiteurs des richesses du sous-sol haïtien vont venir hypocritement à notre secours. Non pas que nous rejetions d’un revers de la main leur aide, non, mais nous la voulons fraternelle, désintéressée. Nous souhaitons qu’elle ne soit pas l’occasion rêvée de nous assujettir à leur domination, car nous n’avons que nos mains nues et notre dignité pour reconstruire un pays détruit.»(2)
Comme si cela ne suffisait pas, on apprend qu’un pillage d’enfants est en train de se faire pratiquement d’une façon clandestine. Le drame haïtien nous donne l’opportunité d’intervenir une fois de plus pour rapporter en honnête courtier, les faits qui ont concouru au malheur de Haïti et qui concourent eu égard à une «traite des enfants» qui, sous couvert «d’humanitaire» tente de sauver des enfants par l’adoption par des familles européennes notamment françaises rappelant le triste épisode des mercenaires de l’Arche de Zoé qui ont vu le président de la République aller au Tchad les soustraire contre toute justice, à la justice tchadienne. L’étude suivante nous permet de comprendre mieux que mille discours la solidité des liens au sein de la famille. Le sociologue Camille Kuyu écrit: Fruit de l’héritage historique, la famille haïtienne est, comme la famille africaine, foncièrement communautaire. En 1946, M.L. Van den Berghe écrivait à propos des Noirs dans les Etats du Sud des Etats-Unis: «Ces Nègres que trois générations seulement séparent de l’esclavage officiel...ont conservé de façon incroyable les caractéristiques éternelles de leur race. Leurs cabanes de bois croulantes abritent les mêmes histoires, les mêmes pointes aiguës de rires, une marmaille rieuse, quelques poules étiques et un nombre sensiblement égal de chiens faméliques et galeux. J’ai interrogé cent mamans dans les champs de coton et fait rire autant d’enfants. Le rappel de l’Afrique était hallucinant. Partout, je retrouvais la même joie du présent, une égale insouciance de l’avenir, d’identiques inflexions de voix et jusqu’aux mêmes onomatopées ´´»(3)

La famille haïtienne
Les Négro-Africains des Amériques sont partagés entre la gestion de leurs héritages africains et l’adaptation aux contraintes de leur environnement actuel. «Le concept de parenté», écrit Lévi-Strauss, «doit être saisi à travers la terminologie car le langage est à la fois le fait culturel par excellence et celui par l’intermédiaire duquel toutes les formes de la vie sociale s’établissent et se perpétuent». Les différentes langues ont des termes pour traduire la réalité sous-jacente au concept de parenté.(...) Chez les Beti, l’avuman est l’affirmation de soi, c’est-à-dire le sentiment collectif d’appartenance à telle communauté de destin par solidarité organique et, en même temps, un désir de reconnaissance par les autres. (..) Chez les Mahi du Bénin, le terme mene ou nonvi désignent à la fois les parents, l’appartenance et l’identification à un bien que l’on partage. Chez les Fon du Bénin, la parenté est «le partage par les membres du groupe de ce qu’ils ont en commun». La famille africaine est donc avant tout communautaire et se définit par la notion de partage. Il en est de même pour la famille haïtienne. Elle regroupe d’abord des parents consanguins et par alliance. C’est ce qui ressort de nos enquêtes de terrain: «Les cousins collatéraux et utérins sont considérés comme des frères. Les alliés font aussi partie de la famille. L’ancêtre, c’est-à-dire le plus vieux, est le chef de cette communauté»(3)
«.(...): Il y a en Haïti des personnes qu’on appelle des pakapala, qui sont considérés comme des membres de la famille et qui partagent tous les événements de la famille». «La parenté ne se réduit pas à la famille nucléaire. Même le voisin fait partie de la famille. Il y a encore des endroits en Haïti où les enfants sont les enfants de tous. On peut blâmer un enfant, voire le fouetter, s’il commet une bêtise». La solidarité est une réalité pour les parents, qu’il s’agisse des parents biologiques ou pas. La conception haïtienne de la famille ainsi décrite se reflète dans la composition du ménage qui rappelle, lui aussi, le ménage africain.
Le ménage haïtien comprend non seulement les époux et leurs enfants mineurs, mais aussi tous les parents vivant avec eux sous le même toit. Parmi ces parents, il convient de citer les enfants «adoptés de fait» et les enfants recueillis, dits «restavek». La notion occidentale d’adoption est inconnue dans les coutumes haïtiennes. Il existe une adoption de fait, basée sur la solidarité. L’enfant a alors droit au bien-être, à l’éducation, etc. Mais il garde son nom et ses liens avec sa famille d’origine. Nos interlocuteurs haïtiens nous ont parlé de cette coutume en ces termes: «L’adoption n’est pas connue dans les coutumes haïtiennes. Elle est le fait surtout des étrangers et des Haïtiens de l’extérieur. L’adoption de fait est toutefois courante. On parle de ‘li pran li’. On prend un enfant et on s’en occupe. Cela reste généralement dans le cadre de la famille. Il est des cas où l’on prend des enfants des voisins. Mais c’est rare. La tutelle est ignorée par la coutume.» «La famille haïtienne est toujours liée. La solidarité familiale est toujours une réalité. Souvent, en cas du décès de la mère, une tante peut prendre en charge l’enfant. Car c’est comme si c’était son propre enfant. Il s’agit d’une adoption de fait. On pouvait se passer de l’adoption légale». Le recueil d’enfants dits ‘restavek’ est fréquent. Il s’agit, notamment des enfants des parents pauvres. Certains n’ont même pas d’acte de naissance. Ils sont pris en charge par des familles en échange de travaux ménagers. Ils sont envoyés à l’école le soir. Il arrive que l’enfant soit considéré comme membre de la famille. En définitive, la famille haïtienne épouse encore largement les contours des communautés parentales africaines. (...) Plusieurs siècles après leur déportation en Amérique, des Africains devenus Haïtiens par la force des circonstances sont reconnaissables comme Africains aussi par d’autres traits que leur origine physique. Nos enquêtes en Haïti nous permettent d’affirmer que les héritages africains y sont encore nombreux et vivants.(3)
On ne comprend pas alors, dans ces conditions, le discours occidental qui veut que ce sont des enfants abandonnés ou orphelins ce qui contredit l’extrême force des liens qui lient la famille au sens large et l’esprit de solidarité qui fait que personne n’est laissé sur le bord de la route qu’il soit enfant ou vieillard. Pourtant le scandale des enfants «kidnappés» en catastrophe de Haïti a quelque chose d’obscène. Il rappelle la curée des hyènes qui viennent se repaitre des bêtes blessées.
En l’occurrence, l’anomie la plus totale est constatée à Haïti. Les Haïtiens sont harassés par ce coup du sort. Les «organisations» ne perdent pas leur temps, elles organisent le pillage de la sève haïtienne Le violent séisme du 12 janvier met en lumière le sort des enfants démunis et orphelins d’Haïti. L’Unicef redoute un trafic d’enfants dans le pays ravagé par le séisme considéré comme l’une des pires catastrophes de l’humanité. Pas moins de quinze enfants ont été apparemment volés dans des hôpitaux après le séisme. L’organisation qui redoute un trafic d’enfants dans le pays appelle au gel des adoptions. «Nous avons pour l’instant des informations sur, disons, à peu près 15 enfants ayant disparu d’hôpitaux et cela avec des personnes qui ne sont pas de leur famille», a indiqué Jean-Luc Legrand, conseiller régional de l’Unicef. L’Unicef entend immédiatement mettre en place des procédures d’identification et de réunification rigoureuses de manière à s’assurer que les enfants soient effectivement réunis avec leurs familles et pas avec des prédateurs.(4)
Pour Jean-Jacques Dikongué cela rappelle «l’Arche de Zoé». Ecoutons-le: «L’urgence, une période propice au rapt d’enfants: Haïti sera-t-il le nouveau Tchad? Tout a été détruit sauf les dossiers d’adoption», nous rappellent les médias pour ainsi justifier les arrivées massives d’enfants haïtiens en territoire hexagonal pour ce qui est de la France. En 2007, lorsque l’affaire Arche de Zoé dévoile ses dessous, et qu’il est mis en évidence que cette arche avait pour vocation d’aller extraire des enfants au Tchad et au Soudan au mépris de toutes les règles et des droits des parents qui sont encore là pour extirper des mains de la justice tchadienne les contrevenants. (...) L’Arche de Zoé sort impunie d’un crime et pour cause, il ne s’agit que d’enfants africains qu’on voulait sauver à l’insu du plein gré de leurs parents. (...) Aujourd’hui, les premiers contingents d’enfants arrivent en France, bien sûr, avec toutes les assurances que les procédures d’adoption sont arrivées à leurs termes. (...) Espérons que les Haïtiens ne subissent pas un séisme dans un autre par le vol des enfants que l’on enlève à leurs familles sous le prétexte de l’urgence et de l’humanitaire. (5)

(*) Ecole nationale polytechnique
(*) enp-edu.dz

1.Louis Cabanes: Haïti, l’amnésie d’une colonie française 25.01.2010. Pascal Blanchard Nicolas Bancel La fracture coloniale, Edits La Découverte.2005
2. Berthony Dupont Nous ne voulons plus être un peuple objet 15.01.2010 Haïti Liberté
3.Camille Kuyu: Parenté et famille en Haïti: les héritages africains
http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=3299
4.http://www.maximini.com/fr/haiti/actualite/info-antilles/info_antilles.asp?num=2023722110
5.Jean-Jacques Dikongué
http://www.camer.be/index1.php?art=8676&rub=11:1

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

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Patrouille de nuit dans Port-au-Prince


La faim est encore plus pesante que l'insécurité

Alors que des milliers de Casques bleus et d'humanitaires s'activent au quartier général de la MINUSTAH (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti), à proximité de l'aéroport de Port-au-Prince, des dizaines de milliers de sans-abri n'ont toujours pas accès à l'aide alimentaire.

«Alléluia, Alléluia», scande une habitante du quartier Martissant, mégaphone au poing, alors que des dizaines de voisins battent la cadence en frappant dans leurs mains. Au milieu des matelas et des couvertures posés à même le sol, hommes et femmes dansent tout leur soûl, en évitant de marcher sur ceux qui sont déjà couchés.

Il est à peine 22h dans le quartier réputé comme le plus violent après Cité Soleil. La dizaine de Casques bleus sri-lankais du bataillon Sribat entame sa patrouille de nuit dans les rues où s'entassent les dormeurs. En déploiement depuis octobre 2004, les 959 hommes du Sribat représentent un des plus forts contingents en Haïti avec le Brésil, le Népal et l'Uruguay. «Les guerres entre gangs rivaux représentent un des plus grands défis de notre zone», rappelle le major Majed Nazeer.

À la fin 2009, les gangs Soray, Base Galil, ou Ti Machette, qui se partageaient le quartier, avaient pourtant presque disparu grâce aux efforts conjoints des Casques bleus et de la police nationale d'Haïti. La plupart des chefs avaient été arrêtés avant le tremblement de terre, mais, à la suite de la destruction du pénitencier, et de l'évasion de 3000 détenus, une centaine de chefs de gang ont regagné le quartier.

Pour autant, le taux de criminalité ne semble pas avoir augmenté. «On ne nous a pas rapporté d'incidents depuis la catastrophe», remarque le major Nazeer, en précisant qu'il ne connaît pas la situation exacte des autres quartiers. Les gangs se concentreraient pour l'instant sur leurs rivalités internes et n'ont plus le soutien de la population, faute de pouvoir lui distribuer de la nourriture.

Cependant, la peur rôde toujours dans les rues. À la huit tombée, on se regroupe entre voisins et en famille, sous des abris improvisés entourés de barrières de parpaings et de roches. Dans une rue du quartier voisin de Fontamara, une centaine de personnes dorment à poings fermés sans aucune couverture. Au milieu des adultes, une trentaine d'enfants de tous âges dorment en cuiller, sous la lumière d'un projecteur alimenté par un générateur. Autour du cercle, des hommes montent la garde toute la nuit. C'est là que se vit le drame d'Haïti, lorsque des dizaines de milliers de personnes s'endorment à même le sol, après une journée passée à marcher.

Dans la zone, où l'on recense plus de 10 000 morts déclarés, les habitants, faute de recevoir l'aide tant espérée, ont pris les choses en main et se sont organisés en comités. Ravitaillement, entraide, assainissement, recensement, collectes, soins médicaux, les tâches ne manquent pas pour ces citoyens qui ont sorti leurs voisins des décombres par la seule force de leurs bras. «Beaucoup de gens quittent la ville et partent dans leur famille en province, mais nous avons choisi de rester, car nous sommes des fils du quartier», explique Gerald Meyer.

«Aujourd'hui, si nous avons peur, c'est de ne pas voir l'aide arriver jusqu'ici. Nous vivons abandonnés à nous-mêmes», ajoute le journaliste de 34 ans, qui déplore aussi l'ampleur du traumatisme psychologique des sinistrés. Ici, comme dans d'autres quartiers, les bonnes volontés et les compétences ne manquent pas, mais les Haïtiens volontaires ne savent pas à qui s'adresser et se heurtent au mur de la coordination logistique de la MINUSTAH. Selon les derniers rapports de l'OCHA (United Nation Office for the Coordination of Humanitarian Affairs), le Programme alimentaire mondial en Haïti aide 120 000 personnes les meilleures journées. Encore bien peu en regard des 600 000 sans-abri de la région.

Dans le camp de réfugiés de Mont-Joie, sur les hauteurs de Port-au-Prince, on n'a pas encore vu l'ombre d'un carton d'aide alimentaire, et les plaies soignées par la Croix-Rouge s'infectent à nouveau. Après l'accès aux soins et à l'eau, la nourriture sera vraisemblablement la troisième priorité des organisations humanitaires, mais de troublantes inégalités s'installent déjà entre les survivants. Sur le Champ de Mars, l'immense place centrale de Port-au-Prince transformée en gigantesque camp de réfugiés, seules les quelques dizaines de tentes situées en face de l'ambassade de France ont reçu de l'électricité grâce au travail d'urgence d'une équipe antillaise d'Électricité de France.



Valerian Mazataud
28 janvier

Les fous de Port au Prince


Envoyé spécial du Nouvel Observateur, Jean-Paul Mari a visité le seul hôpital psychiatrique de Port-au-Prince. Ce centre accueille des victimes de névrose post-traumatique.

C’est un mur d’enceinte écroulé qui donne sur une cour bourrée de réfugiés. On peut lire encore une inscription : "Centre Psychiatrique de...". À l’intérieur, des bâches, des tentes, des familles. Le psychiatre est assis derrière une table de cuisine. Face à lui, une femme jeune, agitée, se plaint, hurle, invoque Dieu et "le sang de Jésus-Christ." Le médecin écoute, note, ne prescrit rien, parce qu’il n’a rien. C’est le seul hôpital psy de la ville, ou presque. Une centaine de lits, une fondation privée "Mars et Kline", une centaine de lits désormais vides. Le séisme a tout cassé ici, les malades ont fui, remplacés par d’autres que les familles amènent ici. Ils souffrent tous de la même chose : cauchemars, insomnies, violents maux de tête, dépression, tristesse incommensurable. Et ils se réveillent en hurlant quand ils revoient les images du tremblement de terre, la maison qui s’effondre, le père, l’épouse, les enfants enterrés sous une montagne de gravats.

Névrose post-traumatique

La maladie porte un nom : névrose post-traumatique. "Ils sont là, ils vont me prendre" crie la jeune femme. Elle voit le mal, le danger partout, souffre d’un délire de persécution. Sa fille la soutient, lui caresse le front. Elle se clame, puis reprend : "le sang...tout ce sang ! Le sang de Jésus-Christ !" "Nous sommes trois médecins à peine" déplore le psy. Et le mal est immense. Port-au-Prince est traumatisé. Toute la ville, sa population. Tout Haïti. Et depuis si longtemps. Avant le séisme, il y a eu les inondations, les ouragans de 2008, la violence des Chimères en 2004, les coups d’État, les crimes, les enlèvements, les viols. Chaque épisode a laissé son cortège d’hommes, de femmes, d’enfants déboussolés, choqués, marqués à vie. Combien ? Le psychiatre réfléchit un court instant puis lâche sans hésiter : "Troubles d’adaptation, pertes de mémoire, irritabilité, violences et dépression... plus de 50% des Haïtiens sont traumatisés."

Il faudrait... oui, il faudrait

Aujourd’hui, on essaie de panser les plaies du séisme. Il faut de l’eau, de la nourriture, des tentes et des médecins pour soigner les blessés. Mais comme toujours, personne n’a le temps de s’occuper des blessés psychiques. Ceux-là resteront sans soins et en souffriront toute leur vie. Il faudrait...oui, il faudrait des équipes de psy parlant le créole, venus par exemple de Guadeloupe et Martinique, qui ouvriraient des cellules d’écoute, laisseraient ces esprits brisés parler de leurs peurs, de leur deuil, de leurs cauchemars. Il suffirait de cela pour soulager cette douleur. Les écouter, leur dire qu’ils ne sont pas seuls, pas fous, seulement blessés.
Mais Haïti n’en a pas les moyens. Alors, ils hurlent, comme cette jeune femme, visage tordu par la souffrance, la vision de l’horreur et la culpabilité, sure d’avoir péché, d’avoir, - comme le répètent à l’envi les âmes pieuses des sectes obscures- , mérité le châtiment de Dieu. "Pardon, oh ! Pardon, Seigneur...pour tout ce sang. Le sang de Jésus-Christ !"

Jean-Paul Mari

soure

Haïti, année zéro


Tribune Jean-René Lemoine est un Français né en Haïti. Acteur, dramaturge, metteur en scène, il vit et travaille à Paris.

Avant toute chose, redisons-le. Il n’y a pas de malédiction haïtienne. Si malédiction il y a, elle est dans le fantasme d’un Occident dont on se demande s’il n’a pas besoin d’une terre où dévider sa propre peur. «Haïti, pays le plus pauvre des Amériques», ce slogan mis en exergue dans de si nombreux articles, semble brandi comme une amulette, un exorcisme. Que signifient ces mots, répétés à l’envi comme une sentence ? Que c’est là et pas ailleurs que ce séisme devait advenir ? Qu’il n’y a plus, qu’il n’y aura jamais plus d’espoir ? Qu’il existe sur terre un espace dédié exclusivement à l’horreur ? Au début des années 80, la rumeur disait que le foyer du sida était en Haïti. La peste était née là-bas. Ce pays-là représentait l’infini danger tout comme maintenant il synthétise pour beaucoup l’infinie misère et le cataclysme annoncé. Et avant encore, quand je me disais haïtien, on me répondait «ah oui, les Tontons Macoutes !» cette proposition n’étant même pas insérée dans une phrase structurée. Haïti était réductible à ce seul lieu commun. Je sais combien ce pays est pauvre, fragile, malmené. Je sais qu’il a connu une kyrielle de malheurs, a subi, entre autres, les dictatures des Duvalier, père et fils, mais on ne raconte pas une terre, aussi meurtrie soit-elle, en faisant un zoom sur une plaie. C’est lacunaire et donc faux. Il serait plus juste de dire qu’Haïti est un pays bouleversant qui dans sa douleur cèle aussi une incroyable et inestimable vitalité. C’est un pays où les gens ont une force de résilience qui les maintient debout, un pays où la violence fait des ravages, mais où l’individu n’est pas agressif. Un pays qui a résolu son Œdipe avec la France, dont il fut la plus riche colonie, qui a conservé et transfiguré sa mémoire africaine. Un pays incroyablement riche en traditions, où l’art et le mystère sont partout. C’est un pays de peinture, de sculpture, de littérature, de musique. C’est aussi le pays où une religion, le vaudou, accompagne de ses rites le quotidien d’un peuple et là encore, on est loin des clichés de sorcellerie. Un pays de contes et de mythologies où le merveilleux est à la croisée d’innombrables chemins. Un pays qui a gardé, dans son extrême dénuement, le sens et la générosité. Beaucoup de gens qui y ont vécu pourraient en témoigner, car aussi paradoxal que cela puisse paraître, on en tombe souvent amoureux.
Haïti fait partie du monde

Alors, de grâce, finissons-en avec cette épuisante et suintante compassion kouchnérienne, osons d’abord entendre ce que cette terre qui gémit maintenant tente de nous dire. Comprenons qu’elle pleure ses victimes et respectons son affliction. A l’annonce de la catastrophe j’ai été sidéré. J’avais beau regarder les images hallucinantes, je n’arrivais pas à les intégrer comme étant la réalité. Ensuite, j’ai, comme beaucoup, cherché à savoir où étaient mes proches, qui était vivant, qui était mort. Je voudrais dire à tous ceux qui souffrent, mes condoléances : dire que je souffre avec eux. Je sais combien c’est peu de chose, mais je me souviens que des mots m’ont consolé quand je pensais être inconsolable et je les glisse, ces mots, comme un talisman (qu’il est temps maintenant pour moi de rendre) dans la main de qui voudra les prendre.

Cela étant dit, je salue l’élan de solidarité que je vois naître de toutes parts et l’humanité que témoignent tous ceux que je rencontre. Le monde semble comprendre qu’Haïti fait partie du monde et qu’on ne peut plus abandonner cette contrée comme on l’a fait depuis si longtemps. Des gens agissent en cet instant, ardemment, distribuent aux sinistrés de l’eau, de la nourriture, des soins. Tout cela est admirable. Mais il faut dès maintenant penser l’avenir. Une amie haïtienne me disait : «On ne peut pas laisser les gens à la fois dans le dénuement et dans le traumatisme de l’au revoir, quand les organisations humanitaires s’en vont.»

On sait que les catastrophes ont sur beaucoup l’impact du spectaculaire. On sait à quelle vitesse ce même spectacle se démode. Mais si on ne change pas de point de vue, toutes ces images diffusées en boucles n’auront servi à rien. On ne peut pas poser un frêle paravent de charité sur un tel désastre et ensuite s’en aller, la messe étant dite. Il faut, il est indispensable que naisse une pensée pour que toute cette souffrance, toutes ces destructions n’aient pas eu lieu en vain. Il faut absolument penser à reconstruire. C’est d’abord la communauté internationale qui en a le pouvoir. Cela ne veut pas dire mettre Haïti sous tutelle, comme on enlève ses droits à un parent fou. Haïti est un parent, mais lucide. C’est un pays qui a besoin d’aide pour se relever et retrouver une cohérence. C’est un pays qui traverse la mort et demande à renaître. Je sais qu’il y a là-bas, malgré l’exode dont on a tant parlé, des gens capables d’agir. Il faut une concertation avec eux pour penser cette reconstruction. Si cela est mis en place, alors un espoir est possible. L’espoir d’un vrai changement. Reconstruire un véritable espace de vie, c’est un projet extraordinaire qui peut générer un profond bouleversement. Cette utopie peut demain devenir réalité.
Un espoir s’est levé

Lorsque l’on m’a demandé ce témoignage, j’ai répondu que j’étais incapable d’écrire, car pétrifié, il me fallait du temps. Et puis bien sûr, à la seconde suivante, j’ai commencé à écrire, dans ma tête. Je sais que des écrivains diront, raconteront ce qui s’est passé. Cela aussi est important. J’espère que leurs mots pourront non seulement témoigner du désastre, car une mémoire est nécessaire, mais qu’ils diront aussi que quelque chose s’est ouvert, qu’un espoir exemplaire s’est levé dans cette île de la Caraïbe, sœur de douleur et complice de tant d’autres îles, de tant d’autres pays.

Dernier ouvrage paru : «Erzuli Dahomey, déesse de l’amour» (éd. les Solitaires intempestifs, 2009).

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Haïti : 170 000 cadavres ont été ramassés, selon René Préval


Le président haïtien, René Préval, a annoncé mercredi lors d'une conférence de presse que les cadavres de "près de 170 000" victimes du séisme du 12 janvier ont déjà été ramassés, un chiffre supérieur aux dernières estimations des autorités qui avançaient le chiffre de 150 000 morts. Il a aussi indiqué que les Français avaient proposé de reconstruire à l'identique le palais présidentiel, qui s'est écroulé lors du tremblement de terre à Port-au-Prince le 12 janvier.

Le Palais national, un imposant bâtiment blanc à trois dômes construit par l'architecte haïtien Georges Baussan, a été érigé en 1918 du temps de l'occupation américaine en Haïti, sur le modèle de la Maison Blanche, rappellent les guides touristiques. Affaissé de façon spectaculaire par la secousse tellurique, il fait face à la vaste esplanade du Champ-de-Mars, où s'entassent aujourd'hui des milliers de sans-abri parmi les ruines et les détritus.

Le président haïtien a par ailleurs vigoureusement rejeté l'idée que les infrastructures haïtiennes, dont le port et l'aéroport, aient été "mis sous tutelle" étrangère, notamment celle des Américains. "Vous avez dit que le port et l'aéroport avaient été mis sous tutelle", a continué le président Préval en réponse à la question d'un journaliste. "Je vous dis que le mot que vous employez, même s'il est français – et je parle un peu français –, n'est pas bon", a-t-il répondu, suscitant l'hilarité. Reprenant l'engagement de la France de reconstruire le Palais national, il a ironisé : "Est-ce à dire que le Palais national est sous tutelle française ?"

LE FMI PRÊTE 114 MILLIONS DE DOLLARS

Le Fonds monétaire international (FMI) a annoncé mercredi que son conseil d'administration avait approuvé le versement d'ici à la fin de la semaine de 114 millions de dollars à Haïti.

La plus haute instance de décision du FMI a voté l'extension, à hauteur de 102 millions de dollars, d'un prêt déjà existant. En ajoutant un versement dans le cadre de ce prêt accordé en 2006, "un total de 114 millions de dollars sera versé d'ici à la fin de la semaine, ce qui constitue le plus grand montant mis à disposition des autorités haïtiennes après le séisme", a indiqué l'institution dans un communiqué.

Le directeur général du fonds, Dominique Strauss-Kahn, a précisé que ce prêt était "sans intérêt", que son remboursement par Haïti ne commencerait qu'après un moratoire de cinq ans et demi et qu'il ne s'accompagnait "d'aucune condition supplémentaire de politique économique".

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