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mardi 22 mai 2012

Regard sur la commémoration de l’esclavage en Martinique



Le 22 mai 1848, quelques  60 000 esclaves de la Martinique se sont défaits de leurs chaînes, et de la servitude, donc le 23 mai 1848 ces êtres vécurent leur première journée d'hommes et de femmes libres.


 22 mai 2006, entre ces deux dates, 158 ans se sont écoulés.


En souvenir ce jour, le 22 mai  est devenu à la Martinique le jour de  la commémoration de l'abolition de l'esclavage.

Cette date  commémorative  est fériée en Martinique,  suite à la promulgation de la « loi commémorant l'abolition de l'esclavage dans les DOM " du 24 novembre 1983. »

Toutefois, l'obtention de cette date commémorative a été l'aboutissement d'une lutte politique ayant débuté dès les années 60, notamment avec la publication du manifeste : « La révolution anti-esclavagiste de mai 1848 » écrit par Armand Nicolas, professeur d’histoire et aussi membre du parti communiste martiniquais ( PCM ).

Cette parution avait eu pour effet de réintroduire dans la mémoire collective des Martiniquais, cette date et ainsi que tout un pan de leur histoire occulté par les autorités, qui entreprirent pour des raisons politiques de ne mettre en avant que le 27 avril, date à laquelle fut concédée  aux Nègres l’abolition de l’esclavage ; décret devant être appliqué que deux mois plus tard aux colonies.  Ce choix ne fut pas anodin, car il s’agissait de vanter  ou de louer la bonté et l’humanisme de la république française, avec comme image phare l’abolitionniste Victor Schœlcher, qui désormais incarnait dans la Mémoire le libérateur des Nègres et le fossoyeur de l’esclavage, passant sous silence la révolte des esclaves, ayant contraint les autorités de l'île, à abolir l'esclavage le 22 mai 1848.

Dès lors, pour les partis politiques de la gauche martiniquaise, entre autres, le PCM (parti communiste martiniquais) d'Armand Nicolas,  le PPM  (parti progressiste martiniquais) d'Aimé Césaire, un mouvement revendicatif s'est amorcé pour instaurer cette date comme jour de la commémoration solennelle de l’abolition de l’esclavage.

Dans les années 70, ont  rejoint ce combat pour la reconnaissance du 22 mai, les organisations  syndicales comme la CSTM et des partis indépendantistes, telle  La Parole au Peuple » (devenu le MIM, mouvement indépendantiste martiniquais depuis), le GRS (Groupe Révolutionnaire Socialiste) et le Parti du  Combat Ouvrier.

En 1978, les maires des communes de gauche (Fort de France, le François, Rivière-pilote, Lamentin, Morne-Rouge,  Macouba et Trinité) ont fait jouer leurs prérogatives municipales en utilisant la Journée du Maire [1] pour commémorer cette date dans leur commune respective.

En 1981, les commerçants de l'île ont pris l’initiative de baisser leurs rideaux et de fermer leurs portes et depuis 1984 le 22 mai est officiellement célébré en Martinique.

En 2006, soit 24 ans après on peut s'interroger sur la façon dont les Martiniquais s’approprient le 22 mai.  Cette année, il y a  eu des manifestations à foison, des expositions un peu partout dans l’île, un festival de bélè  au Lamentin, un autre rendez-vous bélè à Schoelcher, une pièce de théâtre fut jouée à Case-Pilote, un déjeuner fut offert par l’association La Fraternité Africaine, d’où s’ensuivit un dépôt de gerbe à la place de Gorée à Sainte-Anne, pour honorer la mémoire des Nègres africains déportés, pour devenir esclave en Martinique.

Par ailleurs, des retraites aux flambeaux, des concerts et aussi des marches furent organisées, dont celle qui se déroula  entre la commune du Prêcheur et celle de  Grand-Rivière, qui accueillit  la fin du 6ème « konvwa pou réparation ».
Ce «konvwa pou réparation» est une marche  initiée par Le Mouvement International pour les Réparations, présidé par Garcin Malsa (maire de Sainte-Anne), qui associa à cette manifestation, une demande en réparation du préjudice engendré, comme  ce qui a été reconnu par la République Française, comme étant un crime contre l'humanité : l’esclavage et la traite négrière.

En ce qui concerna la capitale de Fort-de-France, un rassemblement au tambour c’est tenu au Rond-Point du Vietnam Héroïque. Il y eut des marches aux flambeaux à Tivoli, Volga-Plage, une marche nocturne entre la Jambette et la Place de l'abbé Grégoire, des animations musicales à Dillon, un jogging matinal à Didier suivi d'un petit-déjeuner :  « ti-nain lan mori [2]».

Les principales festivités ont été proposées par la Région Martinique dans le cadre du «Gloryé 22 mé ». Dès le samedi 20,   s'est tenue à l'Eco-Musée de Riviere-Pilote une série de concerts: « Les chants d'esclaves, chants de liberté ».

Le dimanche 21 et le lundi 22,  les manifestations  « Vini gloriyé 22 mé laréjion » ce sont déroulées à Cluny  dans les  jardins du Conseil Régional. En outre des spectacles musicaux, étaient proposés des expositions retraçant l'histoire de l'abolition de l'esclavage, des ateliers de démonstration sur la fabrication du manioc, de poterie, de vannerie et de tambour. Il y avait aussi un marché de produits locaux et des lieux de dégustations.

Les enfants ne furent pas oubliés, puisqu'un espace «ti manmaÿ» leur fut attribué, avec des jeux traditionnels « chouval-bwa », manège de poneys, qui ont permis aux plus jeunes de participer eux aussi à la commémoration.

Pour ce qui concerne les célébrations officielles,  cette année fut marquée par deux nouveautés :
-     la première est l'adhésion pour la première fois de la droite martiniquaise aujourd'hui l'UMP aux manifestations du 22 mai, qui jusque-là  s’était farouchement opposé.
 -       La seconde et non des moindres est la présence de békés comme celle de Louis de Lucy de Fossarieu et Roger de Jaham tant à Fort de France qu’au Diamant et qui s'opposent à toute idée de réparations et pour cause...

L’évolution de cette commémoration tend à transformer le 22 mai comme un jour à caractère festif et dansant. Des voix s’élèvent pour dénoncer cette dérive qui est jugée comme très éloignée d’un acte commémoratif, c'est-à-dire à la mémoire de nos ancêtres esclaves.

Par ailleurs, la participation des békés, héritiers des colons, arrière-petits-fils d’esclavagistes ont ébranlé plus d'uns. Pour certains, cette présence a été considérée comme normale, car les békés sont aussi des Martiniquais, mais pour d'autres, cela a été perçu comme incongrue et inopportune voire choquante.

Les Martiniquais ont massivement participé à cette commémoration, nul doute que les prochaines  seront du même acabit, voire avec plus de manifestations.

Le 22 mai  sera amené à prendre une dimension internationale avec la participation d’organisations émanant des pays africains et de la Caraïbe qui témoigneront de leur solidarité en raison d’une proximité historique, humaine ou géographique avec cette tragédie. 

Emmanuelle Bramban 


[1] Jour chômé et payé accordé aux personnels municipaux et aux écoles.
[2]Plat composé de banane verte et de morue salée.

mercredi 6 juillet 2011

«Case Départ» , humour noir


Zouk. Essai raté de «buddy movie» à la française sur l’esclavage.
La première réalisation ciné de Thomas N’Gijol et Fabrice Eboué, deux vedettes du Jamel Comedy Club, fait déjà polémique sur le Net après les quelques avant-premières en province et les projections de presse. «Case Départ est-il un film raciste ?» titre le site Filmsactu.com, pour répondre à la vidéo de la militante et chanteuse Joby Valente, qui accuse les deux scénaristes-coréalisateurs-comédiens «de ridiculiser et de banaliser la traite négrière», et les affuble du doux nom de «collabos». Ce genre de caractérisation lourde de sens historique devrait sans doute être manipulée avec davantage de précautions.
Case Départ n’est certainement pas un film raciste, mais il n’empêche que les deux apprentis cinéastes ont raté leur objectif : traiter avec humour l’horreur de l’esclavage, entreprise peut-être a priori vouée à l’échec. Ce film potache est à la croisée de deux genres comiques : la téléportation de deux personnages dans le passé, motif scénaristique vu et revu avec les Visiteurs, et le budy movie à la française avec ses duos désaccordés, deCorniaud en Bienvenue chez les Ch’tis.
Case Départ raconte l’histoire de deux demi-frères, Joël et Régis, qui vivent leur négritude en France de manière totalement opposée. Jeune de banlieue, Joël, très noir de peau, ex-taulard, père célibataire toujours chez sa mère, converti à l’islam comme les copains de cité, est un rebelle à deux balles, prêt à sortir la carte du racisme à toute occasion. Clair de peau, Régis, employé municipal, marié à une blanche, humilie tout ce qui est en dessous de son statut social (une mère africaine en recherche de logement ou des mendiants roumains), mais encaisse sans broncher les blagounettes racistes de son maire.

A la mort de leur père antillais, Joël et Régis reçoivent en héritage la lettre d’affranchissement de leurs ancêtres esclaves. Bêtes à manger du foin, ils la déchirent et se retrouvent envoyés en 1780 par une tante, prêtresse vaudou. Capturés, vendus au marché en slip kangourou à la famille Jourdain, les demi-frères vont vivre les deux conditions d’esclaves : le nègre de maison et le coupeur de canne. Tous les poncifs y passent, le contremaître, blanc et sale, pauvre bougre presque aussi maltraité par les patrons, est obsédé par la «grosse bite» de ses ouvriers ; les chasseurs d’esclaves en fuite sont consanguins ; le commerçant qui rapporte les produits frais de France est juif (la joute verbale entre l’acteur Michel Crémadès et les deux larrons reste un des meilleurs moments du film)…
Le stand-up comme genre comique plein de ressources connaît en France un renouveau rafraîchissant, grâce précisément à un certain nombre de comédiens issus, comme on dit, «de la diversité». Mais chacun son talent et d’évidence nos compères ont placé la barre soit trop haut, soit trop bas !

STÉPHANIE BINET

CASE DÉPART de THOMAS N’GIJOL, FABRICE EBOUÉ etLIONEL STEKETEE avec Thomas N’Gijol, Fabrice Eboué, Stefi Celma, Joséphine de Meaux… 1 h 34.

samedi 11 juin 2011

Vers la légalisation de l’esclavage sexuel au Koweït


Une information passée inaperçue sur les grands médias mais qui ne nous a pas échappé, elle vaut ce qu’elle vaut, mais il nous semble qu’à un moment où l’on voit se constituer des féodalités oligarchiques et les peuples du monde essayer de combattre  ces régimes ayant confisqué le pouvoir, dévoyant la démocratie en une ploutocratie, détruisant les aspirations légitimes des peuples, confisquant leur liberté par la mise en place de mesures coercitives ou simplement en créant des concepts d’état de droit, ce qui vise à l’empêcher de prendre les décisions concernant ses propres affaires, il en est dépossédé par des institutions supranationales comme l’UE, l’OMC, FMI, Banque Mondiale, OTAN et autres organismes anti-démocratiques…

Voilà, qu’en allant aux nouvelles du monde, que nous découvrons cet article sur le Kuwait Times qui nous informe qu’une femme politique  défend l’idée de l’esclavage sexuel d’autres femmes.

Salwa Al-Mutairi, ancienne candidate aux élections législatives, recommande l’introduction d’une loi visant à légitimer la fourniture d’esclaves de sexe féminin pour les hommes musulmans du Koweït, afin de les protéger  de la tentation de commettre l’adultère ou d'aller voir ailleurs.

Cette idée lui serait venue, après que de riches et religieux  koweïtiens l’aient informé de leurs affres, de leur crainte d'être séduits par le comportement immoral ou la beauté de leurs servantes.

Afin d’y remédier, cette femme conclut qu’il serait  mieux d’acheter des femmes,  de « bonne esclave» à des fins sexuelles dans une agence.

Elle engage à la création de bureaux spéciaux sur le modèle des agences qui fournissent les servantes, pour fournir les concubines sexuelles, dont la gestion serait confiée à des marchands pieux.

Al-Mutairi envisage un recrutement d’esclaves à partir  des femmes qui auraient été capturées dans des pays en guerre  comme la Tchétchène, elle seraient  vendues ensuite  à ses fameuses agences.

Par ailleurs,  elle s’assure que sa proposition n’est pas contraire à la loi islamique, elle n’est pas haram en vertu de la charia et la justifie en s’appuyant sur une figure musulmane ayant vécu au 8 eme siècle Haroun al-Rashid ayant possédé 2 000 concubines esclaves.

Insidieusement, différenciation des droits, inégalité de traitement, rupture de l’égalité risque de conduire à ceci, un grand retour en arrière.


La vigilance est de mise, ici comme ailleurs.



lundi 10 mai 2010

Le 10 mai 2010



Chères amies, chers amis,

La lourdeur de l'actualité, la crise financière européenne, la marée noire sur les côtes américaines, la politique de rigueur annoncée par le gouvernement, le grave recul du Grenelle de l'environnement, les menaces sur les retraites et bien d'autres sujets graves d'inquiétudes et de colère – dont je vous parlerai demain – vont sans doute rejeter au second plan ce qu'il faudrait activement commémorer en ce 10 mai 2010 : non pas seulement l'élection de François Mitterrand en 1981, ce jour d'espoir si cher à notre coeur, mais la « journée nationale des mémoires de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitions ». Je voudrais toutefois vous en parler un peu car c'est un jour important et une page de notre histoire.

Cette date a été choisie car c'est le 10 mai 2001 que fut définitivement adoptée par le Parlement la loi proposée par Christiane Taubira, députée de la Guyane, et soutenue par la gauche, reconnaissant la traite et l'esclavage pour ce qu'ils furent : un crime contre l'humanité.

La République, ce jour-là, assuma avec lucidité un passé constitutif de notre histoire commune et décida de rendre hommage à ceux, noirs et blancs, esclaves et abolitionnistes, qui se dressèrent contre « l'infâme commerce ».

La France, ce jour-là, fut digne de ses valeurs.

Loin, très loin de ceux qui, sous prétexte de pourfendre je ne sais quelle repentance imaginaire, la voudrait amnésique, oublieuse de ses combats fondateurs, frileusement crispée sur une identité au rabais.

A l'opposé de ceux qui tentèrent, en 2005, de donner force de loi aux « bienfaits de la colonisation » et de ces 40 députés UMP qui, à la veille du 10 mai 2006, voulaient empêcher que, conformément à l'article 2 de la loi de 2001, les programmes scolaires et de recherche accordent à la traite et à l'esclavage la place qu'ils méritent.

Je l'ai dit souvent car je le crois profondément : notre pays s'honore d'avoir été le premier à caractériser clairement l'esclavage non pas comme un crime inhumain mais comme crime contre l'humanité. La France a tout à perdre d'une lecture révisionniste de son passé et tout à gagner d'une histoire partagée qui l'arme pour les combats d'aujourd'hui et de demain.

Je me souviens d'en avoir parlé avec Aimé Césaire, à Fort de France, lui qui affirmait en 1982 à la tribune de l'Assemblée nationale, combien il est important pour tous les Français « de se rappeler que le combat, le séculaire combat pour la liberté, l'égalité et la fraternité, n'est jamais entièrement gagné et que c'est tous les jours qu'il vaut la peine d'être livré ».

Il rendit à cette occasion un bel hommage à Victor Schoelcher, artisan majeur de l'abolition définitive de l'esclavage en 1848, soulignant que le même mouvement l'avait porté, sa vie durant, à vouloir l'émancipation des esclaves et celle des ouvriers « victimes désignées d'un capitalisme sauvage ».

Mais nous voulons aussi, ajoutait Césaire, que soit célébré le souvenir de ceux qui ne se résignèrent jamais et se levèrent périodiquement contre l'asservissement esclavagiste.

En ce 10 mai 2010, souvenons-nous qu'ils étaient nos frères et nos soeurs ces esclaves déportés d'Afrique qui, par tous les moyens, résistèrent à leur déshumanisation et à leur marchandisation. Ces hommes et ces femmes qui se jetèrent à la mer durant la traversée des bateaux négriers, Ces « marrons » qui s'évadèrent des plantations pour vivre libres. Ces esclaves révoltés qui s'emparèrent des idéaux de 1789 et anticipèrent la première abolition de 1794.

Et aussi Louis Delgrès et les siens, dressés en 1802 contre le rétablissement par Bonaparte de l'esclavage en Guadeloupe. Dans la belle Proclamation de Basse Terre publiée le 10 mai 1802, Delgrès en appelle « à l'univers entier » et rappelle à ceux qui trahissent la République que « la résistance à l'oppression est un droit naturel ». Encerclés par les troupes venues les remettre dans les fers, ils choisirent la mort plutôt que la servitude.

A leurs côtés, des femmes. Parmi elles, la Mûlatresse Solitude, exécutée après la naissance de son enfant, et Marthe-Rose, blessée au combat, qu'on conduisit à la mort sur un brancard.

La répression de cette insurrection républicaine fut sanglante.

Il fallut bien des luttes encore et le développement du mouvement abolitionniste pour que la République issue de la Révolution de 1848 abolisse définitivement l'esclavage.

Si j'évoque la mémoire des résistants d'alors, c'est pour rappeler que l'abolition ne fut pas un cadeau octroyé mais une conquête, fruit d'une double lutte menée, dans les outre-mers et dans l'Hexagone, par les esclaves eux-mêmes et par les ennemis de l'esclavage.

Nous savons qu'après la fin de l'esclavage vinrent d'autres formes de domination : le travail forcé, la citoyenneté inachevée car prise dans le carcan colonial, les espoirs déçus de la départementalisation outre-mer et, de nos jours encore, ces discriminations qui défigurent la République.

Mais il ne faut pas, comme le disait sagement Césaire, demander « aux hommes du siècle dernier de résoudre des problèmes qui ne se posaient pas encore à eux ». Ils firent, en leur temps, les choix courageux qui permirent à l'émancipation d'aller de l'avant. D'autres, ensuite, prirent le relais. A nous, aujourd'hui, d'approfondir le chemin qu'ils ont ouvert.

Voilà pourquoi il est important de garder vive la mémoire d'un crime dont Frantz Fanon, dans « Peau noire, masques blancs » a admirablement décrit les ravages sur ses victimes et sur ses auteurs : « Le malheur de l'homme de couleur est d'avoir été esclavagisé. Le malheur et l'inhumanité du Blanc sont d'avoir tué l'homme quelque part ». Il disait aussi : « je ne suis pas esclave de l'esclavage qui déshumanisa mes pères » car « moi, l'homme de couleur, je ne veux qu'une chose : que jamais l'instrument ne domine l'homme. Que cesse à jamais l'asservissement de l'homme par l'homme ».

Voilà pourquoi il est important de transmettre aux jeunes générations les repères solides d'un récit partagé et citoyen qui ne gomme pas les blessures profondes laissées par quatre siècles de traite et d'esclavage mais rende, dans le même temps, pleinement justice aux combattants et combattantes passés des droits humains et à la richesse actuelle d'une culture française forte de tous ses métissages. L'école et les programmes scolaires ont, ici, le premier rôle. Car il ne s'agit pas de concurrence des mémoires mais de valeurs universelles.

Voilà pourquoi, aussi, nous avons quelques raisons supplémentaires d'assumer à l'égard du peuple haïtien, si durement frappé par le terrible séisme de janvier dernier, un devoir de solidarité qui n'oublie pas la contribution apportée à l'histoire de l'humanité par ce pays qui se dressa, à l'appel de Toussaint Louverture, pour « déraciner l'arbre de l'esclavage » et où, comme l'écrit Césaire dans le Cahier d'un retour au pays natal, « la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu'elle croyait à son humanité ».

En Poitou-Charentes et tout particulièrement à La Rochelle qui fut un grand port négrier, le 10 mai est un moment fort où l'on peut prendre la mesure du rôle que joua le système esclavagiste dans l'économie du territoire et l'édification des fortunes locales des armateurs et des industriel du sucre. Durant sept mois, de mars à septembre 2010, des débats, des conférences, des expositions, des publications permettent aux habitants de la région de s'approprier cette histoire et aux scientifiques de faire un bilan des connaissances disponibles tout en promouvant de nouvelles recherches.

Ce capitalisme négrier dont la région porte l'empreinte eut ses dissidents : au 18ème siècle, Léon-Robert de l'Astran, humaniste et savant naturaliste mais également fils d'un armateur rochellais qui s'adonnait à la traité, refusa que les bateaux qu'il héritait de son père continuent de servir un trafic qu'il réprouvait.

En ce 10 mai 2010, je tiens à faire le lien entre ces deux émancipations que furent, à plus d'un siècle de distance, l'abolition définitive de l'esclavage et les indépendances africaines dont on célèbre cette année le cinquantenaire.

Nous savons bien, et les Africains mieux que nous, que ces affranchissements de la tutelle coloniale française n'ont, comme le pressentait lucidement Frantz Fanon, pas exaucé toutes les espérances de ceux qui combattirent pour la libération de leur pays. D'autres sujétions prirent le relais. Economiques, politiques et sociales. Le Nord, en général, et la France, en particulier, en portent une part de responsabilité. Ce ne fut pas la fin de l'histoire mais le commencement d'une autre et, avec elle, d'autres combats.

Mais je n'ai pas, vous le savez, de l'Afrique une vision misérabiliste car je sais combien elle recèle de talents, d'énergies, d'intelligences, de solidarités pour tracer son propre chemin et construire, à égalité, ce monde nouveau dont nous ressentons l'urgence.

J'ai dit à Dakar, le 7 avril 2009, combien nos destins étaient liés, pour le pire, parfois, dont témoigne notre passé mais surtout pour le meilleur, à bâtir ensemble.

J'ai dit, à Dakar, que nous avions le devoir de poser des mots justes sur ce qui fut, un devoir de vérité. C'est pourquoi elles n'auraient jamais dû être prononcées au nom de la France, ces paroles humiliantes d'un Président aveugle à l'histoire de l'Afrique et à sa contribution de longue date à l'histoire du monde.

J'ai dit, à Dakar, ma conviction que ce siècle serait celui du continent africain.

La mondialisation esclavagiste a été défaite.

La mondialisation colonialiste a été défaite.



La mondialisation de la finance prédatrice le sera à son tour si nous en avons le courage, à commencer par celui d'aller contre les idées reçues, les modèles éculés et les égoïsmes dépassés.

Amitiés fidèles,

Ségolène Royal


Présidente de "Désirs d'Avenir"